DOMINIQUE BAGOUET

(1951 - 1992)

« Dominique Bagouet cachait une rigueur chorégraphique et une invention radicale sous un sens du jeu et de la couleur qui combinait étonnamment enjeux formels et plaisir du regard. Sa danse drôle et grave, désignant discrètement la défaillance d’un corps dansant qui ne fut jamais guerrier ni victorieux, a ouvert une autre façon d’être danseur et d’être spectateur. »

Isabelle Ginot, 1999

Le 9 décembre 1992, Dominique Bagouet, chorégraphe du Centre chorégraphique national de Montpellier, meurt du sida à l’âge de quarante et un ans.
Il fut tour à tour le boxeur gracile d’Insaisies, l’arpenteur, quasi pétrifié, des folies ordinaires dans F. et stein ; ce petit marquis échappé de Watteau, pour découvrir le nombre d’or et la logique cunninghamienne, dans déserts d’amour. Avant de rencontrer Mozart, dont le Divertissement 138 inspira la pantomime élégante, discrète et féérique de l’Antigone de Ricardo Bofill. Du Crawl de lucien à Assaï, du Saut de l’ange aux Petites pièces de berlin, ses danseurs épinglèrent dans l’espace chorégraphique des figures légères et des âmes profondes : bouffons bienveillants, sylphides farouches, diablotins rigoureux, nageurs sérieux et moqueurs (sorte d’attentifs poissons solubles dans les sentiments et les parcours bien tracés).
Car, pour être jeune prodige de la danse (il obtint à vingt-cinq ans le premier prix du concours international de Bagnolet) ; pour avoir acquis les préceptes fondateurs de la pensée classique (chez Rosella Hightower à Cannes, au Ballet du Grand Théâtre de Genève, dans la compagnie Félix Blaska), il ne put se résoudre à en reconduire la thématique – soit-elle refondue par Maurice Béjart, dont il s’éloigna rapidement.
Il y eut donc très vite un style Bagouet fait d’exigences, de nouveautés, de tendresse et d’attention au monde. A la fois proche de la révolution post-modern américaine et imprégné de ce sens de la mesure propre à l’Art français : difficile ajustage mais sensible recherche, qui n’eurent pas toujours la faveur qu’ils méritaient. Mais qui ne laissèrent jamais planer aucun doute sur leur sincérité, ni leur intensité.
Bagouet, ce fut aussi une rencontre neuve avec la musique (il fit composer Henri d’Artois, Pascal Dusapin et Gilles Grand), mais aussi le texte (des rêveries primesautières du Saut de l’ange au désespoir pudique d’Aftalion, Alexandre d’Emmanuel Bove pour Meublé sommairement). Et dans tout cela, le désir d’être plus juste que grand, plus proche des émotions sans éclat que d’illusoires sentiments.
Du reste, il évitait très vite d’être le maître, laissant à ses danseurs, dont certains sont aujourd’hui chorégraphes, la porte ouverte sur la création : Angelin Preljocaj, Bernard Glandier, Catherine Legrand, Michel Kelemenis, Orazio Massaro, Fabrice Ramalingom, Hélène Cathala, Olivia Grandville et d’autres encore, en offrirent les preuves.
Il y eut enfin, en novembre 1992, l’hommage que rendit l’Opéra de Paris en invitant sa compagnie à danser ce So schnell, inspiré de la cantate BWV 26 de Bach. Œuvre majeure, en prise avec la beauté et la mort, et dans laquelle se conciliaient l’enfance et l’âge adulte, déposés sur l’autel d’un monde qui découvrit, avec la danse contemporaine, de nouvelles vérités sur la poétique des corps. Mais aussi, s’affronte sans cesse à ce qui en signifie immédiatement la clôture, et dont Jours étranges stigmatisa le déchirement.

Lise Ott, in Calades, 1993.

Extrait de l'oeuvre cité dans la machine

TITRE : SO SCHNELL
ANNÉE : 1990
AUTEUR DE LA PARTITION : Béatrice Aubert, 1991
DURÉE DE LA PIÈCE : 64 minutes

Propos

« Je me souviens d’être en voiture au côté de Dominique Bagouet. C’est l’été. Nous roulons fenêtres ouvertes. Mon bras à l’extérieur résiste à l’air, paume face à notre direction. Il y a là quelque chose d’enfantin à éprouver son corps contre un élément naturel. De temps en temps, je relâche cet affrontement en dirigeant mes doigts vers le sol, puis reprends paume face à l’air. J’alterne : lâcher, résister, lâcher, résister. Bas, haut, bas, haut. Un mouvement non régulier en forme de vague s’installe et j’essaie de le conduire jusqu’au coude. Dominique me dit : « Souviens-toi de ce mouvement… pour la prochaine pièce ». A la création du solo, Dominique me rappelle immédiatement ce geste. Il en désire une variante qui impliquerait l’épaule, l’omoplate. Le travail consiste à m’effacer au profit du bras et de son mouvement de vague, qui varie selon les différences d’amplitude et les changements de vitesse. A chaque fois que je le danse, je sens mon bras comme un serpent, autonome. Rarement, le souvenir de l’été est revenu en dansant. »

Témoignage du danseur Fabrice Ramalingom à propos de l’extrait de So Schnell présent dans La Machine. Ecrit en juillet 2020.

So Schnell est une chorégraphie créée en 1990 pour la première version et en 1992 pour la deuxième version. L’association Les Carnets Bagouet, créée à la mort du chorégraphe en 1993, assure la préservation et la valorisation du patrimoine laissé par Dominique Bagouet. Dominique Bagouet a créé cette pièce dansée afin d’inaugurer le plateau du nouvel Opéra Berlioz du Corum à Montpellier. So Schnell constitue sa dernière chorégraphie. Le titre en allemand signifie « si vite » et l’œuvre explore la vie de Dominique Bagouet, en particulier son enfance. Cette chorégraphie est considérée comme une œuvre majeure de la danse contemporaine.


« Je me souviens de la première fois où j’ai vu « le solo de Fabrice » de So Schnell, au début des années 2000 : j’ai immédiatement aimé cette danse ! Ce qui m’a frappé à l’époque, c’est comment cohabitent au sein d’un même solo la danse d’un homme adulte, et des résurgences venues de l’enfance. Il y a une forme d’autodérision, une certaine distance qui accompagne le geste lui-même, un humour délicat parfois teinté de nostalgie. Les sons des machines à tricoter les « pulls Bagouet » participent à l’évocation d’un jeu, d’une petite machine obsédante et mystérieuse, tout autant que des souvenirs du passé qui s’invitent dans le présent.

J’ai alors décidé d’apprendre ce solo pour l’interpréter à mon tour sur scène. Je l’ai appris de la vidéo, en suivant Fabrice Ramalingom à l’image. Puis Thomas Guerry est venu, en studio, m’aider à « travailler » cette chorégraphie qu’il avait lui-même interprétée quelques années plus tôt. J’ai ainsi découvert que derrière chaque geste, chaque forme finement ciselée, se cache un état intérieur particulier. Pour moi, le challenge était là : dès le premier geste de la main qui conduit tout le corps dans le déplacement, puis dans le bras qui creuse et qui ondule, inscrire clairement le mouvement dans l’espace tout en dosant subtilement l’énergie, et cultiver une capacité à changer d’état intérieur aussi facilement que l’on cligne des yeux.

Je me souviens d’une amie danseuse me disant, en me voyant me préparer en coulisses : « c’est fou comme c’est une danse qui est dans la détente, cela doit être agréable à danser ». Oh oui, ça l’est ! »

Romain Panassié, à propos du « solo de Fabrice » de « So Schnell ». Ecrit en septembre 2020.

Extrait du solo de Fabrice Ramalingom dans « So Schnell » (filmé par Charles Picq 1993)

Lien de la vidéo de la pièce intégrale

1993 - Réalisateur-rice : Picq, Charles
Chorégraphe(s) : Bagouet, Dominique (France)
Présentée dans la/les collection(s) : Montpellier Danse , Collection Bagouet
Producteur vidéo : Agat Films et cie ;Les Carnets Bagouet ;La Coursive ;Centre Georges Pompidou

Pour en savoir plus sur So Schnell : https://lescarnetsbagouet.org/fr/oeuvre/chore45/index.html

Historique des transmissions de So Schnell en extraits ou en intégrales : https://lescarnetsbagouet.org/fr/carnets/transmis45.html